Conférence de la Ligue contre l'Impérialisme à Bruxelles en 1927. Lamine Senghor (6ème à partir de la gauche)
et à coté de lui Narcisse Danaë (9ème à partir de la gauche).
Par Michael Goebel, historien à la Freie Universität Berlin et auteur de Anti-Imperial Metropolis: Interwar Paris and the Seeds of Third World Nationalism. Traduction par Vincent Hiribarren.
Comme il a été écrit dans l’article d’Africa4 consacré au militant sénégalais Lamine Senghor, l’Etat français de l’entre-deux-guerres a soumis les anticolonialistes à une étroite surveillance. Comme leurs mouvements politiques étaient infiltrés par des agents, des militants tels que Lamine Senghor, vétéran de la Première Guerre mondiale, pouvaient à peine quitter leurs logements du Paris des années 1920 sans être espionnés par des informateurs. L’identité de ces informateurs de l’ombre reste trop souvent dissimulée quelque part dans les archives coloniales d’Aix-en -Provence. Le ministère des colonies avait en fait jeté les bases de cet appareil de surveillance de grande envergure en suivant un Vietnamien mystérieux de de la Rive Gauche en 1919 qui avait fait des demandes au président américain Wilson pour accorder plus de droits aux « Annamites ». Cet homme allait plus tard se faire appeler Ho Chi Minh.
Pourtant, comme je le montre dans mon récent livre Anti-Imperial Metropolis [Cambridge University Press, 2015], l’histoire de la vie tragique de Lamine Senghor révèle également la facilité avec laquelle des sujets coloniaux en métropole étaient simultanément coincés entre «collaboration» et «résistance». Tout en étant l’un des militants anticolonialistes de l’Afrique de l’Ouest les plus remarquables des années 1920, Senghor a brièvement travaillé comme agent secret pour le ministère des colonies au service de « Contrôle et Assistance aux Indigènes des Colonies » (CAI) en 1924. L’histoire de son recrutement pour le CAI et sa défection peu après illustrent les situations difficiles quotidiennes des colonisés en métropole qui peuvent à la fois travailler pour la police et se livrer à des activités anticoloniales.
Après sa démobilisation au Sénégal, Senghor retourne en France en 1920 pour rejoindre une femme rencontrée durant la guerre, l’épouse et finit par rentrer à Dakar. L’État français met alors de nombreux obstacles sur le chemin de Senghor afin de contrecarrer les projets du couple. Ceci pousse Senghor à demander l’aide de Kojo Tovalou Huénou, un dandy dahoméenn réformiste qui avait de bons contacts au ministère des Colonies. Une fois informé des problèmes personnels rencontrés par Senghor, le CAI lui a probablement promis d’alléger les contraintes pécuniaires et administratives qui pesaient sur le déménagement du couple à Dakar.
En retour, Senghor a commencé à espionner les membres de la Fraternité de l’Afrique, une société d’entraide largement apolitique, écrivant des rapports de surveillance imprudemment signés de son propre nom – ce qui rend particulièrement facile à démasquer l’identité de l’« agent Martin » du CAI dont les documents peuvent être trouvés dans la série SLOTFOM des archives coloniales à Aix-en-Provence. Le 28 Juin 1924, il a dûment noté qu’il avait demandé à devenir membre de l’Union Intercoloniale, une organisation communiste co-fondée par Ho Chi Minh en 1921, ce qui a sans doute constitué la raison principale de sa surveillance par le CAI. Montant rapidement les échelons de l’Union Intercoloniale, Senghor abandonne son service pour le CAI dès novembre 1924
3SLOTFOM34, Archives Nationales d’Outre-Mer
Le degré d’infiltration de la police au sein des mouvements anticoloniaux noirs dans le Paris de l’entre-deux-guerres était tel qu’il est parfois difficile de distinguer clairement ce qui relève d’un véritable activisme politique et le travail d’appoint comme informateur afin d’assurer la survie quotidienne. Pendant plusieurs années, au début des années 1930, l’Union des Travailleurs Nègres, principale organisation anticolonialiste d’Afrique de l’Ouest, était dirigée par un travailleur malgache nommé Thomas Ramananjato, ce qui ne l’empêchait pas de rédiger des rapports de police quotidiens sur ses compagnons – dont certains travaillaient pour le CAI.
Cette situation a créé un climat de méfiance. Le 27 mai 1932, par exemple, L’Humanité a annoncé l’expulsion du Parti Communiste Français (PCF) d’un de ses membres guadeloupéen nommé Narcisse Danaë à cause de son rôle présumé comme agent infiltré pour le compte de la préfecture de police de Paris. Avec Senghor, Danaë avait assisté à la célèbre conférence de Bruxelles de 1927 de la Ligue contre l’impérialisme, et s’était particulièrement distingué en exigeant l’indépendance pour les pays en Afrique de l’Ouest à cette occasion. Très probablement, l’accusation était sans fondement résultait d’une manœuvre du PCF visant à marginaliser un membre peu fiable. Cependant, d’autres personnes comme Ramananjato ont poursuivi leur travail pour le CAI pendant des années, sans compromettre pour autant les objectifs du PCF.
L’Humanité, 27 mai 1932, annonce de l’exclusion de Danaë du PCF
L’histoire de Senghor et d’autres agents du CAI remet en cause le genre d’opposition nette entre « collaboration » et « résistance » qui a alimenté une grande partie de l’historiographie postcoloniale nationaliste sur la décolonisation. Au contraire, l’ordre impérial semble s’être fissuré dans les interstices là où colonisateurs et colonisés se sont rencontrés, par exemple dans le cas de migrations coloniales vers la métropole qui révélaient au grand jour les lacunes et incohérences juridiques.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que tant de militants anticolonialistes majeurs (et d’agents infiltrés) – y compris Senghor, Ramananjato, et Danaë – aient été mariés à des Françaises ou aient eu des enfants avec elles. Selon l’auteur d’origine jamaïcaine Claude McKay, un Sénégalais propriétaire d’un bar à Marseille a un jour demandé à Senghor : « Mais, écoutez, je ne vois pas comment vous pouvez devenir un grand leader noir quand vous êtes marié à une femme blanche. » Ce à quoi Senghor a immédiatement répondu : « Je ressens encore plus amèrement la condition des Noirs parce que je suis marié à une femme blanche ». À bien des égards, un contact intime avec la France, et avec les Françaises, a mis en relief les pièges de l’ordre colonial.