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Elie Domota interviewé sur France Inter, dimanche 10 mai 2015 “Traite négrière” : le négationnisme du pouvoir colonial français

Elie Domota interviewé sur France Inter, dimanche 10 mai 2015 “Traite négrière” : le négationnisme du pouvoir colonial français

A l’occasion de la visite du président français François Hollande et de l’inauguration du Mémorial de l’esclavage à Pointe-à-Pitre, Elie Domota, secrétaire de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), répond aux questions de Pierre Weill.

 


Pierre Weill : Elie Domota, bonjour. Vous êtes au téléphone avec nous en Guadeloupe, en dépit du décalage horaire. Chez vous, c’est la nuit…

Elie Domota : Bonjour.

P. W. : Vous êtes secrétaire général de l’UGTG, l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe, porte-parole du Collectif contre l’exploitation outrancière, le LKP. En ce 10 mai, journée nationale de mémoire de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, François Hollande inaugure en Guadeloupe, à Pointe-à-Pitre, un grand centre de mémoire sur l’esclavage, le Mémorial ACTe, un édifice impressionnant de 260 mètres de long, 4 300 m2 d’espace d’exposition. Elie Domota, est-ce pour vous un moment important, un moment de fierté ?

E. D. : Cela aurait pu se faire. Malheureusement, l’esprit dans lequel ce bâtiment est inauguré nous gêne terriblement, car il y a un certain nombre d’interpellations que nous avons adressées à M. Hollande, et avant lui, à M. Sarkozy et bien d’autres, qui ne sont toujours pas réglées.

P. W. : Lesquelles ?

E. D. : Eh bien, quelques exemples. Aujourd’hui, bon nombre de rues en Guadeloupe portent le nom d’esclavagistes. Le général envoyé par Napoléon, qui a rétabli l’esclavage en Guadeloupe, est enterré à Basse-Terre, et ce sont des agents du conseil général qui s’occupent de la propreté de sa tombe. Jamais on n’aurait accepté qu’un dignitaire nazi soit enterré en France et que les agents territoriaux de quelque région que ce soit puissent nettoyer sa tombe.

Dernièrement encore, les services de l’Etat ont autorisé la pose d’une stèle commémorant l’arrivée des premiers esclavagistes en Guadeloupe. Ou encore, la loi de 1849, qui prévoit l’indemnisation des esclavagistes, et non des esclaves, n’a jamais été abrogée.

Un autre exemple : quand vous faites l’apologie de l’esclavage, quand vous dites que l’esclavage n’est pas un crime contre l’humanité, ou bien quand vous dites à des personnes d’ascendance africaine que l’esclavage était une bonne chose pour elles, vous n’êtes pas condamné par la justice française. Aujourd’hui encore, il y a des historiens qui disent, qui répètent et qui écrivent que la traite négrière et l’esclavage, ce n’était pas un génocide, parce qu’on n’allait pas chercher les Africains pour les tuer, mais pour les faire travailler, même si ça a fait un million de morts. Et ils vont encore plus loin en disant qu’il ne faut pas voir le « Code noir » (1) comme un outil qui a réglé et légalisé l’esclavage, mais comme une espèce « d’outil juridique » pour protéger les Nègres.

Donc, en fin de compte, tout ça nous met dans une situation où c’est le mépris qui prévaut.

P. W. : Elie Domota, vous faites partie de ces citoyens descendants d’esclaves qui demandent réparation à l’Etat français pour le préjudice découlant de la traite négrière et de l’esclavage. Vous voulez des indemnités financières aujourd’hui encore ?

E. D. : Tout à fait. Je crois que vous savez qu’en 1848, à l’abolition de l’esclavage, il y a eu des indemnisations, mais que ce sont les propriétaires d’esclaves qui ont été payés. En Guadeloupe par exemple, il y a eu pratiquement 90 000 esclaves libérés. Les colons ont reçu un peu plus de 363 francs par esclave, et une rente sur plus de vingt ans, ce qui leur a permis d’asseoir leur domination économique et sociale, de créer des banques et de faire en sorte que l’économie coloniale soit préservée.

Et les nouveaux libérés, les anciens esclaves, ont été laissé dans la misère, la pauvreté et la précarité, avec obligation d’aller travailler chez les anciens maîtres…

Aujourd’hui, ce que nous demandons, c’est l’abrogation de ces textes de 1848 et 1849 qui ont indemnisé les colons, parce que ce sont des textes qui ne sont pas conformes à la Constitution française, qui ne sont pas conformes au préambule de la Constitution, qui ne sont pas conformes à la Déclaration universelle des droits de l’homme, et aux principes généraux de la Cour européenne de justice.

P. W. : Elie Domota, vous savez que François Hollande est opposé à des indemnisations financières 170 ans après la fin de l’esclavage. Il va parler aujourd’hui, qu’aimeriez-vous entendre de sa part ? Qu’il demande pardon pour les crimes de l’esclavage ?

E. D. : Ecoutez, je ne pense pas qu’il veuille demander pardon, parce que pour François Hollande, comme pour M. Sarkozy, la colonisation, c’était une bonne chose, l’esclavage c’était une bonne chose, parce que, selon eux, ça a apporté la civilisation, la religion chrétienne, etc.

P. W. : Mais attendez, vous les avez entendu dire ça ?

E. D. : Ecoutez, quand ils disent qu’ils sont opposés aux réparations, c’est qu’ils considèrent que la citoyenneté française, c’est la réparation.

Alors, c’est comme si vous veniez chez quelqu’un, vous tuez la famille, vous violez la fille, et quelques années après, vous lui faites deux enfants, vous vous remariez avec elle, et vous considérez que le problème est réglé parce que vous lui avez apporté votre nom.

P. W. : Mais…

E. D. : Je crois qu’il faut parler autrement : toute chose mérite réparation, dès lors qu’il y a préjudice à autrui.

P. W. : Ce mémorial, qui sera inauguré aujourd’hui, n’est-ce pas finalement un lieu où la France assume son histoire ?

E. D. : Ecoutez, une grande partie du financement est assurée par les Guadeloupéens à travers le conseil régional. Deuxièmement, si véritablement l’Etat français assumait cette histoire, il commencerait par abroger les textes de 1848 et 1849 et ouvrirait, par l’intermédiaire d’un groupe d’experts, une évaluation des préjudices subis par les Indiens Kalina qui ont été massacrés à partir de 1635, et également des Africains qui ont été mis en esclavage.

Je crois qu’un crime contre l’humanité est un crime imprescriptible. Ce n’est pas nous qui le disons, ce sont les instances internationales en lesquelles la France croit. Elle a signé nombre de conventions internationales. C’est en ce sens que nous avons assigné l’Etat français devant les tribunaux pour exiger la mise en place d’un groupe d’experts pour évaluer les préjudices subis et demander l’abrogation de lois qui sont totalement non conformes à la Constitution.

P. W. : Et…

E. D. : Vous savez, les choses sont très simples. Aujourd’hui, comment peut-on expliquer à tout un chacun que ce sont les bourreaux qui sont indemnisés et qui continuent à vivre de cette indemnisation, et non pas les victimes ? C’est incompréhensible.

P. W. : Ce mémorial, c’est quand même une reconnaissance par l’Etat des crimes passés et une façon aussi d’apaiser, de réconcilier les mémoires. Parce qu’il faut bien y arriver.

E. D. : Aujourd’hui, c’est le bourreau qui est pris pour cause, et le bourreau refuse d’entendre les victimes.

P. W. : Elie Domota, vous étiez l’un des porte-parole de la révolte sociale contre la vie chère qui a paralysé les Antilles en 2009 pendant quarante-quatre jours. Est-ce que ce problème de la vie chère se pose toujours, selon vous ?

E. D. : Oui, cela se pose toujours, parce que les promesses de M. Hollande et de M. Lurel (2) n’ont pas été tenues. M. Lurel a fait une loi sur la vie chère, avec ce qu’ils appellent le « bouclier qualité prix », mais en fin de compte, ce sont les importateurs distributeurs qui s’en sortent. Il y a une liste de produits qui est affichée dans les magasins, mais les organisations syndicales ouvrières et les associations de consommateurs sont totalement exclues de toute négociation. C’est le préfet, avec les importateurs-distributeurs, qui arrête les prix et la liste des produits, dans une opacité totale. Ce qui fait qu’il n’y a aucune information sur les marges réalisées, c’est une véritable arnaque.

Et aujourd’hui encore, on entend M. Hollande qui félicite M. Lurel pour cette loi. Or, en fin de compte, c’est une vaste blague. Les prix n’ont pas baissé, et M. Hollande n’a jamais respecté ses engagements vis-à-vis de la baisse des prix des produits de première nécessité, ni la baisse des prix des carburants en Guadeloupe.

P. W. : François Hollande a été élu en 2012 avec 72 % des voix en Guadeloupe. Donc, selon vous, il n’a pas réduit les inégalités ?

E. D. : Du tout. Pas du tout.

P. W. : Les rapports de domination, Elie Domota, ça existe toujours aux Antilles ?

E. D. : Mais bien entendu. Vous savez, M. Hollande s’est déplacé avec plus de 650 gendarmes. Je crois que quand il va dans une région en France, il ne se déplace pas avec autant de gendarmes. Aujourd’hui, la Guadeloupe, c’est 60 % des jeunes de moins de 25 ans qui sont au chômage. C’est pratiquement 30 à 33 % de la population active qui est au chômage. C’est un taux d’illettrisme qui dépasse les 25 % de la population. Je crois qu’aujourd’hui, la situation est très grave, et les réponses apportées par les politiques publiques sont totalement insuffisantes.

M. Hollande est plus en préparation de sa candidature de 2017 que véritablement dans le cadre d’une mise en œuvre de politiques publiques pour stopper les disparités.

(1) Le « Code noir », adopté sous Louis XIV, autorisant les esclavagistes à couper la jambe à un esclave qui aurait tenté de fuir, etc.
(2) Victorin Lurel, président PS du conseil régional de la Guadeloupe.

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